
La demande FO aura été entendue
1 juillet 2026L’emploi, entre réforme et réalité
L’intelligence artificielle sait trier des milliers de profils en quelques secondes. Elle peut suggérer des formations, repérer des compétences et affiner le rapprochement entre candidats et recruteurs. Mais elle ne crée ni emplois, ni confiance, ni solutions aux difficultés sociales qui freinent le retour à l’activité. À l’heure où France Travail accélère sa transformation numérique, retour sur le rapport du 25 juin 2026 de la DARES et de l’IPP sur l’évaluation quantitative de l’expérimentation de l’accompagnement rénové des bénéficiaires du RSA. L’accompagnement humain, reste une priorité.

une expérimentation qui confirme un besoin de moyens humains, pas de technologie
Entre mars 2023 et décembre 2024, une expérimentation a été menée dans 18 territoires pilotes afin de préparer la mise en œuvre de la loi pour le Plein emploi. Loi Plein Emploi, dont FO réclame l’abrogation. Son objectif était de renforcer l’accompagnement des bénéficiaires du RSA en généralisant leur inscription à France Travail, en réduisant les portefeuilles des conseillers ( ce qui par ricochet, a augmenter la taille des portefeuilles des conseillers pour les autres catégories de Demandeur d’Emploi), et en augmentant la fréquence des entretiens.
L’évaluation quantitative publiée par la Dares constitue aujourd’hui le principal document permettant d’apprécier les effets réels de cette réforme.
Ses conclusions sont plus nuancées que le discours politique qui a accompagné la généralisation du dispositif. Oui, l’accompagnement renforcé améliore les perspectives des personnes qui en bénéficient directement. Mais non, il ne crée pas davantage d’emplois. Et surtout, cette expérimentation montre clairement qu’il n’est pas possible d’assurer un accompagnement intensif de tous les demandeurs d’emploi sans renforcer les effectifs de France Travail et de l’ensemble du service public de l’emploi.
L’étude apporte également un enseignement majeur : contrairement à certaines affirmations récentes, ni les outils numériques, ni l’automatisation, ni l’intelligence artificielle ne peuvent remplacer le travail des conseillers lorsqu’il s’agit d’accompagner des personnes éloignées de l’emploi. Une expérimentation fondée sur un accompagnement plus intensif. Le principe de l’expérimentation était simple : consacrer davantage de temps à chaque bénéficiaire.
L’accompagnement rénové reposait notamment sur :
- l’inscription systématique des bénéficiaires du RSA à France Travail ;
- un co-diagnostic réalisé avec les départements ;
- une orientation vers un parcours professionnel, social ou socio-professionnel ;
- des portefeuilles de conseillers fortement réduits ;
- des rendez-vous plus fréquents ;
- un correspondant France Travail identifié tout au long du parcours ;
- un objectif d’activités hebdomadaires adapté à la situation de chaque personne.
Avant la réforme, une majorité des allocataires suivis par France Travail relevaient du dispositif « guidé », avec des portefeuilles pouvant dépasser 250 personnes par conseiller. L’expérimentation visait des portefeuilles d’environ 50 à 70 bénéficiaires afin de permettre un accompagnement beaucoup plus rapproché.
Cette évolution traduit une réalité bien connue des professionnels : la qualité de l’accompagnement dépend directement du temps que chaque conseiller peut consacrer aux personnes suivies.
Des résultats positifs pour les bénéficiaires accompagnés
Sur le plan individuel, les résultats de l’expérimentation sont encourageants. Six mois après leur entrée dans le dispositif, les bénéficiaires ayant effectivement bénéficié de l’accompagnement renforcé voient leur probabilité d’accéder à un emploi salarié progresser d’environ 25 %, soit une hausse de 3,5 points. Cet effet se maintient un an après l’entrée dans le dispositif.
L’amélioration concerne principalement les emplois considérés comme durables, c’est-à-dire les CDI ou les CDD de plus de six mois. Les revenus progressent également. Le salaire mensuel moyen augmente d’environ 19 euros et le revenu global, prestations comprises, d’une vingtaine d’euros.
L’étude montre également que les bénéficiaires sont davantage remobilisés dans leur parcours. L’accompagnement intensif favorise le maintien du lien avec le service public de l’emploi, améliore le suivi et permet une orientation plus rapide vers les dispositifs existants. Ces résultats démontrent qu’un accompagnement humain renforcé produit des effets réels lorsqu’il peut être mis en œuvre.
Mais ces résultats doivent être replacés dans leur contexte.
Des emplois retrouvés grâce aux contrats aidés : L’analyse détaillée révèle que la majorité des retours à l’emploi ne provient pas d’une amélioration générale du marché du travail. Près des deux tiers des effets positifs sur l’emploi durable résultent de l’accès à des contrats aidés. Ces emplois relèvent principalement de l’Insertion par l’Activité Économique (IAE), qui regroupe notamment :
- les ateliers et chantiers d’insertion ;
- les entreprises d’insertion ;
- les associations intermédiaires ;
- les entreprises de travail temporaire d’insertion.
L’IAE représente à elle seule près de 90 % des contrats aidés obtenus par les bénéficiaires du RSA durant l’expérimentation. Les autres contrats aidés concernent essentiellement les Parcours Emploi Compétences (PEC) dans le secteur non marchand et les Contrats Initiative Emploi (CUI-CIE) dans le secteur marchand. Autrement dit, une grande partie de la réussite observée repose sur des emplois déjà financés par la puissance publique et dont le nombre est limité chaque année par les enveloppes budgétaires nationales. Ce point est essentiel pour comprendre les limites de l’expérimentation.
Une amélioration individuelle qui ne permet pas davantage d’embauche
C’est sans doute le principal enseignement de cette évaluation. Si les bénéficiaires directement accompagnés retrouvent plus facilement un emploi, le rapport conclut qu’il n’est pas possible de mettre en évidence une augmentation du nombre total d’emplois dans les territoires concernés. Autrement dit, le dispositif améliore les chances de certains demandeurs d’emploi (ceux qui peuvent bénéficier du dispositif), mais il ne crée pas de nouvelles opportunités sur le marché du travail.
Les économistes parlent d’« effet de substitution ».
Le principe est relativement simple. Dans un marché du travail où le nombre d’offres est relativement stable, donner davantage de moyens à l’accompagnement d’un groupe spécifique améliore ses chances d’accéder aux emplois disponibles. Mais ces emplois auraient souvent été occupés par d’autres demandeurs d’emploi. L’expérimentation montre précisément ce phénomène. Les bénéficiaires du RSA ayant bénéficié de l’accompagnement renforcé retrouvent plus rapidement un emploi tandis que les bénéficiaires du RSA n’ayant pas intégré le dispositif, mais vivant dans les mêmes zones d’emploi, voient leurs perspectives professionnelles légèrement se dégrader.
Six mois après le lancement du dispositif, leur probabilité d’être en emploi salarié diminue d’environ 0,6 point de pourcentage, soit une baisse proche de 4 % par rapport aux zones témoins. Les gains des uns compensent donc les pertes des autres. Après prise en compte de ces effets de concurrence, les auteurs concluent qu’ils ne peuvent pas rejeter l’hypothèse d’un effet net nul sur l’emploi salarié total dans les territoires expérimentateurs.
Autrement dit, le dispositif ne crée pas davantage d’emplois. Il modifie principalement l’ordre dans lequel les demandeurs d’emploi accèdent aux postes existants.
Une logique de file d’attente
Le rapport utilise implicitement une image particulièrement parlante.
Lorsque le nombre d’offres disponibles est limité, renforcer l’accompagnement revient essentiellement à faire avancer certains demandeurs dans la file d’attente. Les personnes bénéficiant d’un suivi plus intensif deviennent plus réactives, mieux préparées, davantage accompagnées dans leurs démarches et plus rapidement orientées vers les offres. Elles accèdent donc plus facilement aux postes disponibles. Mais comme le nombre de postes n’augmente pas, d’autres candidats restent en attente. Le résultat est une redistribution des opportunités d’emploi davantage qu’une augmentation du volume global d’embauches.
Cette conclusion est essentielle car elle rappelle une réalité souvent absente du débat public : le chômage ne dépend pas uniquement de la qualité de l’accompagnement. Il dépend également du nombre d’emplois effectivement proposés par les entreprises.
Le marché du travail reste le principal facteur limitant
Le rapport souligne explicitement que le volume d’offres disponibles constitue un facteur limitant majeur. Même avec un accompagnement de meilleure qualité, les conseillers ne peuvent pas créer les emplois qui n’existent pas. À court terme, le nombre de postes disponibles demeure relativement fixe. Dans ces conditions, améliorer l’accompagnement augmente les probabilités individuelles de retour à l’emploi sans modifier le niveau global de l’emploi. Les auteurs évoquent bien une hypothèse plus favorable à long terme. Un meilleur accompagnement pourrait améliorer l’adéquation entre les compétences des demandeurs d’emploi et les besoins des employeurs. Une meilleure qualité des recrutements pourrait également encourager certaines entreprises à ouvrir davantage de postes.
Mais ces mécanismes n’ont pas pu être observés pendant la durée de l’expérimentation. L’évaluation ne met donc en évidence aucun effet positif sur la création nette d’emplois.
Les contrats aidés : un nombre de places limité
La principale explication de cette absence d’effet global réside dans le fonctionnement des contrats aidés. Comme le montre le rapport, près des deux tiers des retours à l’emploi durable reposent sur des emplois financés par la puissance publique. Or ces dispositifs fonctionnent avec des enveloppes budgétaires fermées. Chaque année, l’État fixe un budget national réparti entre les régions.
Les services déconcentrés disposent alors de deux leviers seulement pour respecter cette enveloppe :
- limiter le nombre de contrats signés ;
- réduire leur durée moyenne.
Pendant l’expérimentation, les deux mécanismes ont été observés.
Davantage de bénéficiaires du RSA sont entrés en Insertion par l’Activité Économique. Mais cette augmentation s’est accompagnée d’une diminution d’environ un mois et demi de la durée moyenne des contrats. L’augmentation du nombre de bénéficiaires est donc compensée par des contrats plus courts. Le volume total d’activité financé reste pratiquement inchangé. Autrement dit, le budget ne permettant pas de créer davantage de contrats aidés, il a simplement fallu répartir autrement les places disponibles.
Une concurrence entre les publics
Cette contrainte budgétaire produit un second effet. Chaque place attribuée à un bénéficiaire accompagné devient une place indisponible pour une autre personne en recherche d’emploi. Les bénéficiaires du RSA n’ayant pas intégré l’expérimentation accèdent moins souvent aux contrats aidés. Lorsqu’ils y accèdent, leurs contrats sont eux aussi plus courts. L’étude montre ainsi que la réforme a renforcé la concurrence entre différents publics pourtant tous confrontés aux mêmes difficultés d’insertion. Il ne s’agit pas d’une concurrence entre personnes plus ou moins motivées. Il s’agit d’une concurrence organisée par la rareté des ressources disponibles : nombre de conseillers, nombre de contrats aidés et volume d’offres d’emploi. Cette réalité constitue probablement l’un des enseignements les plus importants du rapport. L’accompagnement renforcé améliore les chances individuelles de retour à l’emploi.
En revanche, tant que le nombre d’offres d’emploi et le volume des contrats aidés restent limités, les gains obtenus pour certains se traduisent mécaniquement par une diminution des opportunités pour d’autres. Le rapport invite ainsi à dépasser une vision individualisée du chômage. Les difficultés d’accès à l’emploi ne relèvent pas uniquement des capacités des demandeurs d’emploi ou de la qualité de leur accompagnement. Elles résultent également de contraintes structurelles : le nombre de postes disponibles, les budgets consacrés aux contrats aidés et les moyens accordés au service public de l’emploi.

Sans moyens humains supplémentaires, l’accompagnement intensif atteint rapidement ses limites
L’évaluation de l’expérimentation apporte un enseignement particulièrement important pour l’avenir de France Travail. L’amélioration des résultats observée chez les bénéficiaires ne résulte pas d’une nouvelle méthode de gestion ou d’un outil numérique plus performant. Elle repose avant tout sur un facteur très concret : les conseillers ont pu consacrer davantage de temps à chaque personne accompagnée. Autrement dit, c’est l’intensification de la relation humaine qui produit les effets positifs observés. Ce qui va dans le sens des revendications de FO, avec notre demande de titularisation des CDD et l’embauche massive de nouveaux CDI.
Mais le rapport montre également que cette intensification atteint rapidement ses limites lorsqu’elle est mise en œuvre sans augmentation des effectifs.
Une expérimentation réalisée à moyens constants
Contrairement à certaines idées reçues, France Travail n’a pas bénéficié de moyens humains supplémentaires pour conduire cette expérimentation. Les portefeuilles réduits n’ont pas été obtenus grâce à des recrutements massifs mais par une réorganisation interne. Des conseillers ont été réaffectés afin de constituer des portefeuilles d’environ 50 à 70 bénéficiaires, contre plusieurs centaines auparavant selon les modalités d’accompagnement. Autrement dit, les moyens consacrés à certains publics ont été prélevés sur ceux destinés à d’autres demandeurs d’emploi.
Le rapport souligne que les départements ont, pour leur part, bénéficié de financements complémentaires afin de renforcer leurs équipes, mais que France Travail a dû conduire cette expérimentation à moyens constants, en réallouant ses ressources existantes. Cette différence est essentielle pour comprendre les effets observés.
Plus de bénéficiaires… mais une intensité qui s’érode
Au début de l’expérimentation, les premiers bénéficiaires ont bénéficié d’un accompagnement réellement renforcé. Les résultats sont d’ailleurs les plus marqués pour les premières cohortes entrées dans le dispositif. Mais à mesure que le nombre de participants augmente, le rapport constate un essoufflement progressif de l’intensité de l’accompagnement. Les conseillers doivent suivre davantage de personnes. La fréquence des rendez-vous diminue progressivement. L’effet sur le nombre d’entretiens devient plus faible pour les personnes intégrant le dispositif plus tardivement.
Autrement dit, l’accompagnement intensif devient de plus en plus difficile à maintenir lorsque le dispositif monte en charge. Cette évolution illustre un phénomène bien connu dans les services publics : lorsqu’aucun renfort n’est prévu, l’augmentation de la charge de travail se traduit inévitablement par une diminution du temps consacré à chaque usager. Le rapport conclut explicitement qu’à moyens constants les conseillers ne peuvent pas maintenir durablement le niveau d’accompagnement attendu.
Des résultats à relativiser
Le terme « accompagnement intensif » peut laisser penser à un changement très important dans les pratiques. Pourtant, lorsque l’on examine les chiffres détaillés, le renforcement apparaît relativement modeste. Le nombre d’entretiens progresse d’environ 43 %. Présentée ainsi, cette augmentation semble considérable. Mais en valeur absolue, elle représente environ 0,13 entretien supplémentaire par mois. Ce qui démontre une fois de plus qu’il n’est pas possible de faire plus avec moins, comme veut nous le faire entendre le plan « efficience » de France Travail, ou encore plus la formule magique : « individualisation de masse« , pour le moins contradictoire et dénoncés par FO ! Par ailleurs, les actions les plus susceptibles de favoriser une insertion durable demeurent peu fréquentes.
Dans les six mois suivant leur entrée dans le dispositif :
- seulement 6 % des bénéficiaires ont commencé une formation ;
- 8 % ont bénéficié d’une mise en relation avec une entreprise ;
- 3 % seulement ont réalisé une immersion professionnelle.
Ces chiffres montrent que les conseillers disposent encore de peu de temps pour mettre en œuvre des actions approfondies auprès de chaque bénéficiaire.
Des effets de bord sur les autres demandeurs d’emploi
L’autre conséquence de cette expérimentation à moyens constants concerne les publics qui n’en bénéficiaient pas directement. Puisque les conseillers consacraient davantage de temps aux bénéficiaires du RSA intégrés dans le dispositif, ils en consacraient nécessairement moins aux autres demandeurs d’emploi.
Le rapport met en évidence une baisse progressive du nombre d’entretiens proposés aux demandeurs d’emploi indemnisés par l’Assurance Chômage. Obligés par l’expérimentation de se consacrer sur les BRSA, les conseillers, n’ont plus les moyens d’être aux suivis des autres demandeurs d’emploi. Douze mois après le lancement de l’expérimentation, cette diminution atteint environ 12 % par rapport aux territoires témoins. Autrement dit, l’amélioration de l’accompagnement d’un public s’est traduite par une dégradation du suivi d’un autre.
Ce résultat illustre parfaitement les limites d’une réforme conduite sans création de postes. Lorsque les effectifs restent identiques, il n’est pas possible d’augmenter durablement le temps consacré à tous les usagers. Les ressources humaines ne disparaissent pas : elles se déplacent.
La technologie ne remplace pas un conseiller
Depuis plusieurs mois, certains discours présentent l’intelligence artificielle et les outils d’automatisation comme une solution permettant de compenser les contraintes d’effectifs. Or cette hypothèse n’est absolument pas confirmée par l’évaluation. Le rapport mentionne bien l’existence de traitements algorithmiques pour faciliter certaines opérations administratives ou l’orientation initiale des bénéficiaires. Mais ces outils interviennent essentiellement lors du premier aiguillage vers un parcours professionnel, social ou socio-professionnel. En revanche, rien dans l’étude ne montre que l’automatisation puisse assurer les missions qui produisent les effets positifs observés :
- instaurer une relation de confiance ;
- analyser une situation personnelle complexe ;
- adapter un parcours aux difficultés sociales, familiales ou professionnelles ;
- lever les freins liés à la santé, au logement, à la mobilité ou à la garde d’enfants ;
- mobiliser les partenaires locaux ;
- construire un projet d’insertion individualisé ;
- accompagner durablement une personne jusqu’au retour à l’emploi.
Toutes ces missions reposent sur l’intervention de professionnels. Le rapport démontre même l’inverse de ce que certains laissent entendre. Si l’accompagnement fonctionne mieux, c’est parce que les conseillers disposent de davantage de temps. Lorsque ce temps diminue, les résultats s’érodent. Autrement dit, le facteur déterminant n’est pas la technologie. C’est la disponibilité humaine.
L’intelligence artificielle peut faciliter certaines tâches administratives, produire des synthèses ou aider à rechercher des informations. Et pour cela , les outils doivent être fiables, ce qui est loin, très loin d’être le cas pour le moment à France Travail. Sans parler de l’opacité totale sur le déploiement de l’IA et le manque de dialogue sociale, pourtant réclamé depuis des mois par FO.
En revanche, l’expérimentation ne fournit aucun élément permettant d’affirmer qu’elle pourrait remplacer le travail relationnel réalisé par les conseillers auprès des personnes les plus éloignées de l’emploi. Au contraire, toute l’évaluation montre que les progrès observés résultent précisément d’un investissement humain plus important.
Une contradiction pour la généralisation
Le rapport formule enfin une mise en garde particulièrement claire. La généralisation du dispositif suppose d’accompagner un nombre beaucoup plus important de bénéficiaires. Or cette montée en charge intervient dans un contexte où des réductions d’effectifs et des contraintes budgétaires sont en cours pour France Travail, tandis que les crédits consacrés aux contrats aidés demeurent fortement contraints.
Les auteurs soulignent qu’il est difficile de concilier ces orientations avec l’ambition affichée d’un accompagnement intensif. En effet, l’expérimentation démontre précisément que le renforcement du suivi repose sur des effectifs suffisants. Réduire les moyens humains tout en demandant davantage d’accompagnement constitue donc une contradiction que les résultats de l’évaluation mettent clairement en évidence.
L’enseignement est sans ambiguïté : un accompagnement intensif ne se décrète pas. Il nécessite du temps. Et ce temps suppose des conseillers suffisamment nombreux et suffisamment formés pour pouvoir l’accorder à chaque demandeur d’emploi sans pénaliser les autres publics.
Les enseignements pour l’avenir : sans moyens supplémentaires, le risque d’une simple redistribution de la pénurie
Au-delà des résultats immédiats sur le retour à l’emploi, l’évaluation met en évidence plusieurs enseignements qui devront être pris en compte dans la généralisation de la réforme. Ces enseignements concernent aussi bien les différences observées entre les territoires que les limites de l’évaluation elle-même et les conditions nécessaires pour améliorer durablement le fonctionnement du service public de l’emploi.
Des résultats très différents selon les territoires
L’un des constats les plus marquants du rapport est la forte hétérogénéité des résultats entre les 18 territoires pilotes. Tous appliquaient les mêmes grands principes : inscription systématique à France Travail, co-diagnostic avec le département, réduction des portefeuilles et renforcement de l’accompagnement. Pourtant, les pratiques ont parfois été très différentes. La répartition entre les trois parcours d’accompagnement varie fortement selon les départements. La Réunion, Marseille ou Tourcoing orientent majoritairement les bénéficiaires vers le parcours professionnel. À l’inverse, l’Ille-et-Vilaine ou l’Yonne privilégient davantage le parcours social. L’intensité de l’accompagnement varie également considérablement. Dans certains territoires, près de 97 % des bénéficiaires suivis par France Travail bénéficient d’un accompagnement intensif. Dans d’autres, cette proportion tombe à moins de 10 %.
Le nombre moyen d’entretiens varie lui aussi fortement selon les territoires. Certaines agences réalisent en moyenne trois entretiens en six mois, d’autres huit par demander d’emploi. Les actions proposées sont tout aussi contrastées. La Réunion, par exemple, a développé une « task force entreprises » permettant un recours aux immersions professionnelles nettement supérieur à celui observé dans les autres territoires. Ces écarts montrent qu’un même cadre national peut produire des résultats très différents selon les ressources locales, les partenariats développés et les choix d’organisation retenus.
Le rôle des départements reste largement invisible
L’évaluation comporte toutefois une limite importante. Les auteurs reconnaissent qu’ils ne disposent pas des données permettant de mesurer précisément l’action des conseils départementaux. Les informations utilisées proviennent essentiellement des systèmes d’information de France Travail. Les actions conduites directement par les départements ne sont donc pas observables de manière homogène.
Il est ainsi impossible de mesurer avec précision :
- l’intensité réelle de l’accompagnement social ;
- le nombre de rendez-vous assurés par les travailleurs sociaux départementaux ;
- les actions de levée des freins sociaux ;
- les effets de la coordination entre France Travail et les départements.
Les auteurs considèrent pourtant que cette coordination constitue probablement un facteur majeur pour expliquer les différences observées entre les territoires. Autrement dit, une partie importante de la réussite ou des difficultés de chaque expérimentation échappe aujourd’hui à l’analyse statistique. La future base nationale RI-Insertion devrait permettre de combler progressivement cette lacune en centralisant les données d’accompagnement des départements.
Des expérimentations à poursuivre
Le rapport ne remet pas en cause le principe d’un accompagnement renforcé. Au contraire. Il invite à poursuivre les expérimentations dans des conditions différentes. Les auteurs recommandent notamment de conduire de nouvelles évaluations avec des moyens spécifiquement dédiés. L’objectif serait de mesurer les effets d’un véritable accompagnement intensif qui ne reposerait plus sur une réallocation interne des effectifs.
Ils proposent également de mieux identifier les actions les plus efficaces :
- fréquence optimale des entretiens ;
- rôle des formations ;
- impact des immersions professionnelles ;
- coordination avec les départements ;
- mobilisation des entreprises.
Enfin, ils estiment indispensable de mesurer plus précisément les effets de substitution entre les différents publics afin d’évaluer l’impact réel des politiques d’accompagnement sur l’ensemble du marché du travail.
Les risques de la généralisation
La généralisation de la réforme depuis le 1er janvier 2025 soulève plusieurs interrogations auxquelles le rapport apporte déjà des éléments de réponse. Le premier risque est celui d’une dégradation progressive de la qualité de l’accompagnement. L’expérimentation montre clairement que plus le nombre de bénéficiaires augmente, plus il devient difficile de maintenir un accompagnement intensif sans renforcer les équipes. Le second risque concerne les autres demandeurs d’emploi.
À moyens constants, consacrer davantage de temps à un public conduit mécaniquement à en consacrer moins aux autres. Le troisième risque porte sur les contrats aidés. Le succès de l’expérimentation repose largement sur des dispositifs dont les financements restent limités. Si les crédits diminuent, comme cela est envisagé depuis plusieurs années, les possibilités d’insertion risquent de se réduire encore davantage.
Enfin, le rapport souligne une contradiction qui ne peut être ignorée. Il est difficile d’afficher l’ambition d’un accompagnement personnalisé plus intensif tout en réduisant simultanément les effectifs ou les budgets consacrés au service public de l’emploi.
Le véritable enseignement du rapport
Au-delà des chiffres, cette évaluation apporte un enseignement plus général. Elle montre que les difficultés rencontrées par les demandeurs d’emploi ne peuvent être réduites à une question de motivation ou de qualité de l’accompagnement individuel.
Les résultats dépendent aussi :
- du nombre de conseillers disponibles ;
- du temps consacré à chaque personne ;
- des moyens accordés aux départements ;
- du volume de contrats aidés ;
- du nombre d’offres d’emploi réellement disponibles.
Lorsque ces ressources sont limitées, améliorer la situation d’un public revient souvent à déplacer la pénurie vers un autre. Le rapport décrit ainsi un mécanisme de redistribution des opportunités plus qu’un processus de création d’emplois.
Une conclusion qui interroge les choix budgétaires
L’évaluation quantitative de l’expérimentation apporte finalement un message relativement clair. Oui, un accompagnement renforcé améliore les trajectoires individuelles. Oui, davantage de temps consacré aux demandeurs d’emploi produit des résultats. Mais ces effets reposent sur des conditions précises : des conseillers disponibles, des portefeuilles réduits, des partenariats locaux efficaces et des dispositifs d’insertion suffisamment financés.
En revanche, le rapport ne montre à aucun moment qu’une automatisation accrue ou que l’intelligence artificielle pourraient remplacer les conseillers dans cette mission.
Les seuls outils numériques évoqués concernent l’orientation initiale ou certaines opérations de gestion.
Toutes les améliorations constatées reposent sur un accompagnement humain plus fréquent, plus personnalisé et davantage coordonné.
L’expérimentation montre également que, sans création d’emplois supplémentaires, sans augmentation du nombre de contrats aidés et sans renforcement durable des effectifs de France Travail et des partenaires de l’insertion, l’accompagnement renforcé risque essentiellement d’organiser une mise en concurrence accrue entre les différents publics de demandeurs d’emploi.
Le véritable enjeu n’est donc pas de demander toujours plus aux conseillers ou aux demandeurs d’emploi.
Il est de donner au service public de l’emploi les moyens humains, matériels et budgétaires correspondant aux ambitions qui lui sont assignées. À défaut, le risque est de transformer une politique d’accompagnement en une simple gestion de la pénurie, où les personnes les mieux accompagnées accèdent aux emplois existants sans que le nombre d’emplois disponibles n’augmente. L’évaluation invite ainsi à déplacer le débat. La question n’est pas seulement de savoir comment accompagner davantage. Elle est aussi et surtout, de savoir avec quels moyens, pour quels publics et dans un marché du travail qui demeure marqué par un nombre d’offres insuffisant pour répondre aux besoins de l’ensemble des demandeurs d’emploi.






